Frégate, la mal-aimée
Texte &
photos : Benoît PIETTE
Si
vous demandez à des amateurs de véhicules anciens, de donner des
noms de modèles de la gamme Renault des années cinquante, la
plupart vous citeront la 4CV et la Dauphine. En revanche, peu
d'entre eux vous nommeront de la Frégate. Encore aujourd'hui, ce
véhicule semble toujours expier ses fautes au purgatoire. Mais
les a-t-il vraiment commises ?
Les prémices.
Après la
guerre, l'industrie automobile française se trouve en pleine
débâcle. Non seulement le parc automobile est devenu quasi
inexistant, mais l'outil industriel est pratiquement hors
d'usage suite aux spoliations de l'occupant et aux bombardements
alliés. Depuis mars 1942, les usines Renault ont été détruites
par les raids de la Royal Air Force. Cette destruction n'est pas
un "dommage collatéral" mais faisait suite à la collaboration -
voulue ou non - de Louis Renault avec la Wehrmacht. Mais
l'entretien et la réparation des panzers n'est pas la seule
occupation de Renault : en secret, son bureau d'étude envisage
déjà les véhicules de l'après guerre. Parmi ceux-ci figure la
future 4CV mais aussi une berline de deux litres de cylindrée
qui s'intercalerait dans la gamme entre le Juvaquatre et la
Primaquatre. Il s'agit du prototype 107E.
Paris délivré,
les usines Renault sont réquisitionnées par le gouvernement du
général De Gaulle et un industriel et ancien résistant Pierre
Lefaucheux est nommé à sa tête comme administrateur. Début 1945,
l'entreprise Renault est nationalisée et devient la Régie
Nationale des Usines Renault.
Afin de
relancer l'industrie automobile, le ministère de la Production
Industrielle met en place un plan quinquennal. Ce plan
économique, appelé le plan Pons (du nom de son auteur Paul-Marie
Pons, haut fonctionnaire au ministère de la Production
Industrielle), se veut pragmatique et rationnel. Il regroupe les
industries automobiles qui fabriquaient des véhicules similaires
et leur impose la production de véhicules rentables.
Après
d'âpres tractations avec le ministère, Pierre Lefaucheux obtient
finalement le droit de fabriquer en plus de la 4CV, un véhicule
de 11CV.
Entre-temps,
le prototype 107E est abandonné au profit du 108E qui est
propulsé par un moteur arrière de 2 litres. Hélas, si sur papier
ce projet est séduisant, sa mise au point est difficile et
laborieuse. Par rapport au cahier des charges, les problèmes
sont nombreux et rédhibitoires : mauvais refroidissement du
moteur, habitabilité insuffisante et pour couronner le tout, ce
prototype a une ligne ingrate.
La Guerre de
Corée frappe à la porte de la Régie
Devant toutes
ces difficultés, Pierre Faucheux décide d'arrêter les frais et
de repartir d'une feuille blanche en gardant ce qui a de
meilleur du prototype 108E à savoir, un plancher plat, un moteur
de 2 litres, des roues indépendantes à l'arrière et une
direction à crémaillère. Au bout de six mois, le prototype 110E
est lancé. Il possède une structure monocoque avec un moteur
monté à l'avant et une propulsion arrière. Hélas, par rapport au
108E, il est plus lourd de presque 200 kg mais sa ligne moderne
est plaisante et rappelle certaines américaines de l'époque.
Nous voici
déjà à la mi 1950 et la Régie Nationale tourne à plein rendement
avec la 4CV, mais voilà qu'une crise internationale se prépare
avec l'invasion de la Corée du Sud par les troupes communistes.
On craint la guerre et ses inévitables répercussions sur
l'industrie automobile. Un vent favorable apporte aux oreilles
de Pierre Faucheux que pour soutenir cet effort de guerre, le
gouvernement français songe à interdire la sortie de nouveaux
modèles à partir du premier janvier 1951.
1951, la
Frégate appareille, mais quelle galère…
Face à cette
annonce, la Régie réagit et fait le forcing pour présenter
officiellement le 30 novembre 1950 un prototype de la nouvelle
Renault 2 litres qui s'appellera dorénavant la Frégate. A partir
de cet moment, l'aspect général du véhicule devra rester figé,
seules ses entrailles auront droit à des
modifications. Et elles
en auront besoin car le prototype est loin d'être au point et
les mois défilent et comme sœur Anne, on ne voit rien venir…
sauf les railleries des marques concurrentes.
En coulisse,
on travaille d'arrache-pied, car les problèmes sont nombreux :
consommation d'huile, boîte de vitesses rebelle, direction dure,
etc… Bref, les soucis s'amoncellent au point qu'à la mi '51,
seulement une dizaine de voitures sortent de chaîne. En fin
d'année, les cadences de production restent faibles et ne sont
pas dopées par l'effet "salon".
En 1952,
malgré un prix compétitif, une ligne moderne et un intérieur
spacieux, les clients ne se bousculent pas au portillon. Il est
vrai que les premiers d'entre eux deviennent "des pilotes
d'essais non-rémunérés" car la voiture n'est pas encore au point
et nécessite de fréquents "entretiens correctifs". Au niveau des
modifications majeures, signalons le remplacement de la
direction à crémaillère par une direction Gemmer, des
modifications à la boîte de vitesses et une toute nouvelle
fixation du pont arrière avec silentblocs.
Mais une autre
désillusion est pointée du doigt par la presse spécialisée : ce
sont les 58 ch. de son moteur 2 litres. Pourtant, celui-ci suit
la même architecture que le pétillant moteur de la 4CV mais ici,
son rendement était insuffisant suite à des défauts structurels.
En effet, non seulement il conserve encore trois paliers, mais
il fait l'économie d'un pignon intermédiaire de distribution. En
conséquence, les tiges des culbuteurs sont trop longues, ce qui
nuit aux vitesses de rotation élevées. Comparé au moteur 1300 de
la nouvelle Peugeot 203, il n'offre en plus que treize
malheureux canassons faméliques. Seule sa sobriété (10 l/100 km)
lui est unanimement reconnue.
Mais tout
n'est pas noir, grâce à ses quatre roues indépendantes, son
comportement routier est remarquable, ses freins sont puissants
et endurants et en plus, c'est une vraie familiale à six places.
En octobre,
Renault entame sa production dans sa nouvelle usine de Flins.
C'est aussi à cette époque qu'une ligne de montage de Frégate
est inaugurée à Haren (Vilvorde) en Belgique. A l'occasion du
Salon de l'auto, Renault propose deux versions : une version
dépouillée appelée "Affaire" et une version grand luxe dénommée
Amiral. Comme on le constatera, Renault a toujours aimé les
références maritimes…
Pour tordre le
coup à sa mauvaise réputation, Renault lance en 1953 des
"Croisières Vérités" dont le but est de démontrer la fiabilité
de la nouvelle Renault. Est-ce leurs influences ? Toujours
est-il qu'à partir de cette année, la Frégate se vend, et la
proportion de clients satisfaits augmente. Cette année voit
aussi les grands carrossiers se pencher sur la Frégate pour
créer un coach et un cabriolet qui sont exposés au salon de
l'Auto en octobre. Hélas, avec le futur lancement de la
Dauphine, Renault a d'autres chats à fouetter et ces dérivés
luxueux ne sont produits qu'au compte-gouttes.
1955, l'année
du changement
Début 1954,
peu de changement : la Frégate navigue sur son erre, et la mer
des mécontents se calme. La production du cabriolet "Letourneur
& Marchand" et du coach "Chapron" se voit confirmée. A
l'occasion du salon de l'auto et suite aux nombreuses
récriminations de la presse spécialisée, Renault décide de
donner une cure de vitamines à son moteur en augmentant son taux
de compression. Ses huit chevaux supplémentaires lui permettent
d'accrocher le 135 km/h. Dans la foulée, La Frégate Amiral
s'offre une nouvelle calandre ovale coupée par une moulure
centrale. Quant à la Frégate Affaire, elle conserve ses trois
barres chromées. Les ventes démarrent enfin.
L'année 1955
commence donc sous un meilleur jour, mais hélas le sort
s'acharne : Pierre Faucheux, le président de la RNUR (Régie
Nationale des Usines Renault) se tue au volant d'une Frégate.
Certes, on ne peut pas mettre son décès sur le compte de la
Frégate, mais on jase quand même…
A l'aube de sa
sixième année, les ventes sont enfin satisfaisantes, mais la
concurrence se précise : chez Citroën, la DS pointe le bout de
son long capot. Chez Peugeot, la 403 voit le jour et malgré sa
cylindrée inférieure, ses performances sont fort comparables.
Depuis 1954, Simca propose toujours son aguichante Vedette
propulsée par un moteur V8 (tristement latéral, il est vrai…)
Et Renault
réagit en 1956 ! La Frégate voit sa gamme se développer : la
Frégate Affaire change de nom pour s'appeler plus prosaïquement
la "2 litres", la Frégate Amiral se voit supplantée par un
nouveau modèle plus luxueux appelé "Grand Pavois". Enfin, un
nouveau modèle break apparaît : la "Domaine". Ces trois derniers
véhicules sont propulsés par un moteur de 2,2 litres appelé "Etendart".
Ce moteur n'est qu'une évolution de la mécanique de base par une
augmentation de son alésage ce qui lui permet de développer une
puissance de 77 ch. Son couple augmente de manière
significative. Au niveau des teintes, les couleurs bicolores
égaient cette bourgeoise rangée.
La crise de
Suez
1957 voit les
ventes de la Frégate diminuer au point où elles seront
équivalentes à celles de 1952. La raison en est simple, la crise
de Suez menace les approvisionnements pétroliers. En
conséquence, le choix du public s'oriente vers des voitures de
modeste cylindrée consommant moins. Heureusement, la Régie a
dans sa gamme la 4CV et la Dauphine !
Encore une
fois, la Frégate de base voit son nom changé : la "2 litres"
devient maintenant la "Caravelle" appellation encore une fois
d'origine maritime… Mais il se peut que la direction commerciale
de Renault ait voulu faire un clin d'œil à la Caravelle de Sud
Aviation qui réalisait à l'époque ses premiers vols.
La fin des
combats : la Transfluide
Au salon de
l'auto d'octobre 57, alors que l'on croyait que la Frégate
allait sagement rentrer au port, voilà que Renault, à grand
renfort de "réclames", annonce le lancement d'un modèle
automatique appelée Transfluide… ou plutôt semi-automatique. Son
principe n'est pas à proprement parlé "automatique" : il y a
trois rapports (Ville-Route, Montagne et Exceptionnel), une
marche arrière et une position parking. Ces rapports sont
choisis par le conducteur et sont conservés. Pas besoin de
débrayer, le convertisseur de couple s'en charge. Le moteur Etendart reçoit à l'occasion trois petits chevaux
supplémentaires pour culminer à 80 ch. Cette option est proposée
uniquement sur les Frégate Amiral et Grand Pavois.
Pour la
troisième fois, la Frégate de base change de nom : la Caravelle
s'est envolée et on parle maintenant de Frégate, tout
simplement…
Un raid en
Laponie – Cap de Bonne Espérance vient conforter Renault et ses
clients que la Frégate a atteint maintenant un niveau de
fiabilité exemplaire.
Quand vient le
salon de 1958, la gamme est à nouveau remaniée : exit les
versions Amiral et Grand Pavois, il n'y a plus que des Frégate à
boîte manuelle ou Transfluide. Mais le break "Domaine" est
maintenant épaulé par une version plus luxueuse appelée "Manoir"
avec uniquement une transmission Transfluide. Sa ligne essaye de
se moderniser par des astuces stylistiques, mais l'effet est
très relatif : ses rondeurs appartiennent désormais au passé.
Pour terminer
en beauté, la Frégate s'illustre dans un raid entre Alger et Le
Cap qu'elle parcoure en un peu plus de neuf jours. Cette gamme
est maintenue au salon de 1959 : seule, la calandre devient
enfin ovale pour toute la gamme. Mais à l'aube des années 1960,
l'avenir de la Frégate était derrière lui, et en avril 1960, la
dernière Frégate sortait des chaînes de montage après un peu
plus de 178.000 exemplaires construits.
Calimero ?
"C'est trop
injuste" s'exclameront les "Frégatistes" et il faudra leur
donner raison. La vie de la Frégate est loin d'avoir été un
fleuve tranquille, c'est dommage car ses qualités dynamiques
étaient réelles.
C'est en
catastrophe que la Frégate a été lancée et elle ne s'en est
jamais remise. Son moteur certes fiable mais peu convaincant l'a
également desservit. Pourtant, tout au long de sa vie chaotique,
des solutions ont vu le jour mais la direction de Renault ne les
a probablement pas jugées à leur juste valeur.
Encore un
grand merci à M. Jacques Hendrickx de Waterloo qui nous a permis
d'illustrer cet article avec des photos de ses Frégate.
Collectionneur depuis 1999, Jean possède cinq Frégate de 1954 à
1959 dont une "Domaine". Ancien concessionnaire Renault, il
avait parmi ses clients une nièce de Pierre Lefaucheux. Les
véhicules présentés sont de l'année 1959 et ont été fabriqués en
France (les modèles produits à Haren sont rarissimes). Le modèle
de couleur blanche possède une boîte de vitesses "Transfluide"
qui donne entière satisfaction. Aux dire des membres du club
Frégate, les "Transfluide" paraissent même plus fiables que les
Frégate équipées de boîtes manuelles. Le modèle bleu foncé est
sa "bête à tout faire" et c'est avec elle que Jean a célébré en
2001 le cinquantenaire de la Frégate à l'usine de Flins.
La présence de
la Vel Satis en arrière plan est tout à fait fortuite…
Pour en savoir plus
"La Frégate de mon Père" par Marc-Antoine Colin au
Editions ETAI
http://www.carbel.be
http://www.fregate-renault.org
http://www.fregate.info
http://www.renault-fregate.com