La
Peugeot 203, le phénix de Sochaux
Texte &
photos : Benoît PIETTE
Les usines de Peugeot ont
particulièrement souffert de la guerre : comme toutes les
industries françaises, la firme de Sochaux a dû fabriquer du
matériel militaire pour l'occupant ce qui valut à ses ateliers
d'être la cible des bombardements alliés. En outre, à la
libération, les troupes allemandes se sont livrées à un pillage
on ne peut plus méthodique des outils de production. C'est dans
ce cadre de désolation que la 203, telle un phénix, apparaît sur
les ruines de la firme sochalienne grâce à l'opiniâtreté de
quelques ingénieurs sous la houlette de Jean-Pierre Peugeot.
Cette nouvelle voiture, malgré sa puissance fiscale de 7 CV,
tutoiera sans vergogne les Tractions de Citroën.
Un
petit goût d'Amérique
A en juger par les commentaires
flatteurs qui ont accueilli la 203 au salon de l'auto de 1948,
il est incontestable que sa robe plait : ses lignes fuyantes
font invariablement penser aux réalisations d'Outre-Atlantique
comme les Lincoln ou Chrysler, mais évidemment à l'échelle
française…
Sa carrosserie semi-ponton est à la
fois sobre, élégante et bien proportionnée. Comme pour la "ligne
fuseau Sochaux" d'Henri Thomas
en 1935, elle a été dessinée en tenant compte de
l'aérodynamisme : sa maquette a été créditée d'un Cx de 0,36, ce
qui était remarquable pour l'époque. Les portières avant
s'ouvrent dans le mauvais sens mais cette disposition permet de
s'installer plus aisément à son bord. L'aménagement intérieur a
été conçu pour cinq passagers. Le volume du coffre approche le
demi-mètre cube mais il est encombré par la roue de secours au
demeurant très accessible. Cerise sur le gâteau, elle possède un
toit ouvrant d'origine. Première monocoque de Peugeot, elle
mariait des solutions d'avant-garde avec des techniques
éprouvées pour leur robustesse : moteur à l'avant et propulsion
par essieu arrière rigide.
Son moteur de 1290 cm³ fournit une
puissance de 42 ch. à 4000 rpm. Bien que son vilebrequin ne
repose que sur trois paliers, cette mécanique s'avère être
d'emblée une réussite. Les soupapes surdimensionnées sont
commandées par un seul arbre à cames et culbuteurs. Les chambres
de combustion sont hémisphériques dans une culasse en Alpax, ce
qui contribue à un excellent rendement thermique. Il est
volontairement limité en
puissance, ce qui est un gage de
longévité... Ce raisonnement, bien dans la lignée de Peugeot, a
permis à beaucoup de préparateurs de doubler sa puissance sans
en altérer sa fiabilité. Le réservoir de 50 litres et une
consommation de huit à neuf litres autorisent une autonomie
d'environ 600 km. La vitesse de pointe approche les 120 km/h.
La boîte de vitesses comporte
quatre vitesses dont une quatrième surmultipliée, ce qui est une
innovation pour l'époque. Hélas, le guidage n'est pas parfait et
peut donner parfois quelques petits soucis. De plus, la
quatrième manque sérieusement d'endurance : la moindre côte
obligera le conducteur à rétrograder. La transmission s'effectue
par un pont à vis sans fin, solution qui permet d'abaisser le
tunnel de transmission.
Sa suspension est à roues
indépendantes à l'avant mais à essieu rigide à l'arrière
suspendu par des ressorts hélicoïdaux et guidé par une barre
Panhard. Elle est à grand débattement. Comme la majorité des
voitures de l'époque, les amortisseurs sont encore à levier. En
revanche, la direction est à crémaillère et autorise un rayon de
braquage inférieur à 5 m !
Encore rare à l'époque,
l'équipement électrique est en 12 V et comporte des fusibles.
Celui-ci est alimenté assez étrangement par deux batteries de 6
V placées en série et disposées de part et d'autre du radiateur.
Leur accessibilité est aisée : il suffit de déposer la calandre
avant pour avoir les batteries à portée de la main. Petit revers
de la médaille : celles-ci restent plus vulnérables car plus
exposées.
Au fil
des ans,
Commercialisée il y a juste
soixante ans, la 203 n'a jamais souffert de maladie de jeunesse.
Il y a bien sa boîte de vitesses qui a donné un peu de soucis
mais rien de bien rédhibitoire.
Cultivant à l'époque la
monoculture, Peugeot élargit vite sa gamme avec une version
"affaire" très dépouillée, une "découvrable" et une
"familiale",
qui est une version break avec un empattement rallongé de 20 cm
et trois rangées de sièges. A partir de 1950 apparaît tout une
gamme de versions utilitaires dérivées de l'empattement long de
la familiale : on y retrouve une fourgonnette, une commerciale,
un pick-up à ridelles, une camionnette, un plateau cabine ainsi
qu'une ambulance.
En 1952, place au luxe : un
cabriolet et un coupé apparaissent ! En douze ans, on en
fabriquera à peine plus de 3.500 dont une majorité de cabriolets
(plus de 70 %).
En 1953 et 1954, la 203 reçoit
quelques améliorations techniques et cosmétiques : son moteur
développe trois chevaux supplémentaires et quelques
modifications majeures permettent aux collectionneurs de les
identifier du premier coup d'œil : la lunette arrière est
agrandie et les portes avant sont munies de déflecteurs. A
l'intérieur, le tableau de bord jusqu'à là en position centrale,
émigre face au conducteur. Une année plus tard, les gouttières
du toit ne filent plus vers la custode mais suivent le profil
des portes arrière. Le bouchon d’essence est dissimulé derrière
une trappe dans l’aile arrière droite et les roues troquent
leurs jantes de 155 x 400 pour des jantes de 155 x 380 (cette
dernière modification ne concerne pas les utilitaires).
En 1955, la Peugeot 403 apparaît :
avec une carrosserie dessinée par Pininfarina
et un moteur de 1.468 cm³, celle-ci ne tarde pas à s'imposer
face à son aînée. Malgré leur complémentarité affichée, les
ventes de la 203 s'essoufflent et bientôt son catalogue se
réduit à la
berline, au cabriolet et à la familiale.
Les dés sont jetés et en février
1960, après pratiquement douze années de production, la 203 tire
définitivement sa révérence après avoir été fabriquée en près de
700.000 exemplaires, toutes versions confondues (70 % de
berlines). Elle restera pour beaucoup une voiture peut-être
austère, mais qui a permis à la firme de Sochaux de bâtir son
enviable réputation de robustesse et de sérieux.
Mais sa disparition n'est pas
définitive pour autant : son moteur éprouvé retrouvera vie dans
la 403 7 CV… mais ceci est une autre histoire !
A son
volant soixante ans plus tard…
Tout d'abord, une voiture ancienne
n'a plus rien à prouver sinon son âge. Il faut donc tout
relativiser et jouir de cette bouffée du passé qui vibre, sent
et ronfle sur la route. A son volant, les années 50 vous sautent
à la figure : le fin volant en bakélite est bien positionné et
la direction
est douce. Nous nous imaginons déjà sur les routes
de l'époque… Dieu que nous sommes loin de nos voitures
aseptisées aux formes avant-gardistes !
Son confort est réel. Toutefois,
malgré la dimension de cette 7 CV (4,35 m tout de même !) on est
étonné par l'étroitesse des banquettes : seulement 1,16 m de
large à l'avant ! Le démarreur et le starter sont encore
commandés par des tirettes. Le changement de vitesses au volant
est inversé (première en bas) et exige un certaine habitude. La
première et la deuxième vitesse sont très courtes, la troisième
- à prise directe - est la bonne à tout faire tandis que la
quatrième est plus à considérer comme un overdrive. Le pot
d'échappement est sonore par rapport à certaines de ces
contemporaines… mais à l'époque, il y avait pire ! Le chauffage,
même s'il est bruyant, est efficace : il est commandé par un
bouton placé curieusement à l'extrême droite du tableau de bord,
donc à droite du passager avant. Avec son pare-brise plat et sa
petite lunette arrière, la visibilité de la 203 donne au
conducteur un sentiment de confinement assez réel. Quand il
pleut, les petits balais cacochymes laissent au centre une
surface non nettoyée. Les reprises sont très souples cependant,
les accélérations comme le freinage sont d'époque et exigent de
la part du conducteur d'aujourd'hui une attention plus soutenue
vis à vis des voitures modernes qu'il côtoie.
Tenant compte de tous ces
éléments, il faut avouer que tant que le revêtement est en bon
état, la tenue de route est bonne mais, comme Jean Bernardet
le soulignait, son principal défaut est de ne pas pardonner les
fautes des mauvais conducteurs. Si d'aventure, on veut forcer
l'allure, attention à la gîte ! L'essieu arrière rigide vous
rappellera bien vite sa présence par des sautillements
réprobateurs et des coups de raquettes bien sentis !
Sa maniabilité en ville est
surprenante : avec un diamètre de braquage de moins de 10 m,
elle se joue des créneaux. Comme ses deux premières vitesses
sont courtes, sa vivacité en étonnera plus d'un au feu rouge.
Sur route ouverte, une vitesse de croisière entre 90 et 100 km/h
semble lui convenir parfaitement.
En conclusion, la 203 est
l'archétype de la voiture des années 50 : sa ligne décalée lui
donne un charme attachant qui incite à la sympathie. Sa
conception robuste en fait un excellent choix pour débuter une
collection de véhicules anciens.
Merci à M. Jean Delcuve
de Montigny le Tilleul qui nous a permis d'illustrer cet article
avec des photos de sa splendide 203 de 1958, de construction
belge. La restauration de sa carrosserie a duré une dizaine de
mois et la mécanique un hiver. Membre du
Club Belge des Anciennes Peugeot, Jean possède également un
cabriolet 403. Actuellement pensionné, il a participé dans sa
vie active à l'élaboration de la 404 à Sochaux.
Henri Thomas, dessinateur français ayant travaillé chez
Delage, Delahaye, Rolls-Royce et Hispano, Henri Thomas
innove en dessinant avec un tire-ligne qui donne du volume à
ses traits.
Journaliste responsable de la rubrique essais du quotidien
sportif "L’Equipe". Ingénieur, il produit au début des
années 50 ses propres racers 500 sous le label "JB". Décédé
en 2008 à l'âge de 87 ans.