L'Opel Olympia
Rekord, une oubliée si courante en Belgique
Texte &
photos : Benoît PIETTE
Quand on parle des automobiles des années 50 en Belgique, les
voitures françaises viennent presque instantanément à l'esprit
pourtant, mais elles n'étaient pas les seules à sillonner les
routes belges et loin s'en faut : les voitures fabriquées Outre
Rhin étaient très nombreuses. Pour s'en convaincre, il suffit de
jeter un coup d'œil sur de vieilles cartes postales de cette
époque : en plus des Dauphine, Aronde et autres 2CV, on y
distinguera une profusion de Coccinelle, Taunus et autres Opel
Rekord.
L'Opel Rekord, l'archétype de
la voiture des années 50
Au salon de Francfort
début 1953, Opel présente sur son stand sa nouvelle Olympia.
Avec sa nouvelle robe, l'Opel veut concurrencer son éternelle
rivale : la Ford Taunus dont la carrosserie avait subi un an
plus tôt une cure de jouvence. Révolutionnaire n'est
certainement pas le mot approprié, mais sa nouvelle carrosserie
ponton fait illusion : elle reproduit à l'échelle européenne le
style des voitures de la General Motor. Comme la plupart de ses
concurrentes allemandes, sa carrosserie ne dispose que de deux
portières.
On dirait une Chevrolet "Bel Air" 1952 en réduction : on y
retrouve le même décrochement des ailes arrières et la calandre
reproduit discrètement les célèbres "Chevrolet Teeth". Cela
semble être du goût des clients qui mordent à l'hameçon… et la
production fait un bond, ce qui est un "Rekord" pour la marque à
l'éclair. Cela lui vaudra de se retrouver affublée de cette
nouvelle désignation. En Belgique, elle était à vous pour
76.500 FB. En septembre 53 apparaît une version break appelée "Caravan":
son prix était de 84.500 FB. Là encore, la désignation induit en
erreur : en fait, elle n'a rien à voir avec la procession de
chameaux dans le désert mais correspond à l'anglais "Car A Van"
autrement dit "une voiture comme véhicule de livraison". C'est
subtil non ?
La "Caravan" est épaulée par une variante fourgonnette.
Début 54, une version découvrable appelée "Cabrio-Coach"
complète la gamme, son prix est identique à la version Caravan.
Sous le capot, on retrouve un moteur de 1488 cm³ supercarré
développant 40 ch. DIN à 3800 rpm et son couple fournit 9,6 mkg
au régime paisible de 1900 rpm. Il est accouplé à une boîte de
vitesses à trois rapports avec levier au volant, la troisième
étant en prise directe. La vitesse maximale est donnée pour
120 km/h ou 118 km/h pour la Caravan qui est montée avec un pont
plus court. Suivant le constructeur, la consommation avoisine
les 10 l au cent, ce qui lui donne une autonomie d'environ
300 km. Le poids en ordre de marche se limite à 920 kg pour la
berline et 1000 kg pour la Caravan. L'alimentation électrique
est en 6 V et le circuit est sécurisé par des fusibles.
En 1955, le modèle change de râtelier pour adopter une mâchoire
de requin et la lucarne arrière s'agrandit. Sous le capot, le
couple du moteur atteint maintenant 10 mkg mais au régime plus
élevé de 2300 rpm. Une version simplifiée à prix serré apparaît
sous le nom d'Opel Olympia perdant dans la foulée son pseudonyme
"Rekord".
A partir de 1956, en faveur d'une augmentation du taux de
compression, le moteur gagne 5 ch. à un régime de 4200 rpm et
l'autonomie s'accroît… grâce à un réservoir plus grand (35 l au
lieu de 31 l). Une fois de plus, sa lucarne arrière s'élargit.
Est-ce l'âge ? Toujours est-il qu'elle a perdu définitivement
ses dents : sa calandre devient grillagée et reproduit ainsi les
évolutions stylistiques de sa grande sœur d'Outre-Atlantique :
la bien nommée Chevrolet Bel Air. A l'intérieur, les clignotants
ont enfin une remise à zéro automatique. En revanche, les
essuie-glace sont toujours entraînés par l'arbre à cames. Cette
solution théoriquement rationnelle pose des problèmes dans la
pratique : à faible vitesse, le balayage est beaucoup trop lent
et sous une pluie battante ou suite à des projections, la
visibilité devient vraiment aléatoire.
Enfin, en 1957, apparaissent les dernières modifications avant
une refonte complète du modèle : le toit est plus plat, un jonc
chromé court maintenant sur toute la ceinture de caisse, les
phares sont protégés par une casquette et le grillage de
calandre disparaît au profit d'une calandre à fanons style
baleine souriante. Le modèle découvrable n'est plus produit, ce
qui n'empêche pas la firme de Rüsselsheim de réaliser son
meilleur millésime avec presque 170.000 exemplaires montés, ce
qui correspond à 30 % de la production.
Durant ces cinq années d'existence, avec environ 80 % de la
production, la limousine
est de loin le modèle le plus fabriqué.
La "Caravan" et la fourgonnette viennent ensuite avec
respectivement 16 % et 4 %.
Au volant
Evidemment, oubliez
la sophistication de l'Insignia 2008 : ici vous avez un
véhicule, qui demande à être mené avec tout le respect que l'on
doit avoir envers un ancêtre. L'espace intérieur est
relativement mesuré : 1,29 cm à l'avant et 1,28 cm à l'arrière.
Les sièges bicolores sont garnis de skaï de bonne facture.
Le volant possède une jante très fine, le klaxon est disposé au
centre. Le tableau de bord fait dans la sobriété : un compteur
de vitesse en arc de cercle. À sa gauche, un thermomètre pour la
température du liquide de refroidissement et à sa droite, une
jauge pour le carburant. Quelques témoins éparpillés çà et là
complètent le tout. A gauche, les manettes du chauffage se
présentent sous la forme de levier glissant dans des fentes
verticales. Le changement de vitesses est au volant et se
présente sous la forme d'un petit levier à l'allure bien
fragile. Comme sur sa grande sœur américaine, la commande
d'inversion des phares est au pied. Au centre du tableau de
bord, une grille chromée pouvant intégrer un haut-parleur. Une
montre à remonter toutes les semaines fait face au passager.
Celle-ci est intégrée dans le couvercle de la boîte à gant qui
ferme à clé. Les dossiers de la banquette avant basculent pour
donner accès à l'espace arrière qui est rehaussé de deux
cendriers, deux accoudoirs latéraux ainsi que deux
crochets-portemanteaux. Elle mesure 4,24 m de long, 1,63 m de
large et 1,53 m de haut.
Malgré une alimentation en 6V, le moteur démarre au quart de
tour. Sa sonorité dans l'habitacle est typiquement Opel, elle se
mue en en ronron un peu lancinant à allure constante. La
direction est légère voire un peu flottante. À condition de
décomposer le mouvement du petit levier, les vitesses passent
bien. Les quatre tambours des freins participent fidèlement au
ralentissement de l'engin. La tenue de route est bonne… pour
autant que l'on ne perde jamais de vue que c'est une propulsion
avec un essieu arrière rigide suspendu par trois lames de
ressorts semi-elliptiques et que les pneus sont particulièrement
étroits (5,60 - 13). De toute façon, l'amorce de roulis que
prendra la voiture si elle est malmenée, mettra certainement un
sérieux frein aux éventuelles ardeurs des Fangio… Faites
également attention à sa sensibilité au vent latéral. Le
diamètre de braquage fait un peu moins de 11 m, ce qui est
élevé.
Le moteur est souple et les reprises sont de bonne facture mais
il est vrai que le couple moteur vient assez rapidement.
L'allure la plus raisonnable tourne autour des 80 à 90 km/h :
elle permettra une consommation de l'ordre de 8 l à 8,5 l au
cent. Rouler plus vite, elle peut naturellement le faire, mais à
quoi bon, elle n'a vraiment plus rien à prouver !
Oubliée ou dédaignée ?
Voiture sans éclat
apparent, elle a rendu énormément de services à beaucoup de
conducteurs belges. Sa fiabilité était bonne et sa pompe à eau
ne souffrait pas encore de cette fragilité devenue par la suite
quasi légendaire. Alors qu'elle était si courante à l'époque, il
est navrant de constater sa relative rareté au sein du monde du
véhicule ancien à un point tel que les productions
cinématographiques actuelles, censées reproduire les fifties la
négligent au profit de voitures plus "exotiques" qui n'ont
probablement jamais roulé sur les routes belges à l'époque.
Evidemment, il y a plus "sexy" qu'une Opel Olympia Rekord, mais
cette dernière s'est toujours acquittée de sa tâche avec
vaillance et discrétion.
Tous nos vifs
remerciements à François Coisne, propriétaire du modèle présenté
depuis 1986. Celui-ci a été monté en 1957 dans les usines de la
GM à Anvers et a appartenu au curé d'Herentals. Strictement
d'origine, le véhicule présente encore très bien et n'a jamais
été restauré, hormis une nouvelle peinture que François lui a
offerte, il y a quelques années. Opeliste jusqu'au bout des
ongles, il tient ce virus de son père, qui en a possédé quelques
exemplaires dont une Opel Olympia 1955 à la finition spartiate.
Cette dernière ne possédait ni température d'eau, ni montre, ni
allume cigare, ni même un pare soleil pour le passager avant !
Celui-ci devait sans doute s'estimer heureux d'avoir déjà un
siège pour s'asseoir…